Les jeûnes institués par nos Sages ne sont pas tant destinés à nous rappeler les événements de l’époque – la destruction du Temple en tête de ligne –, que de nous faire prendre conscience de leurs causes et motifs. Un jeûne nous appelle avant tout à améliorer notre comportement, pour ne pas réitérer les erreurs de nos ancêtres.

Nos Sages nous apprennent en effet qu’à l’époque talmudique, les jeûnes se déroulaient d’une toute autre manière qu’aujourd’hui (Traité talmudique Méguila 32). En ces temps, pendant la première moitié de la journée, on « examinait les besoins de la ville » – c'est-à-dire, explique Rachi, que chaque ville était tenue d’inspecter le comportement de ses habitants afin d’y déceler d’éventuels écarts de conduite. C’est seulement la seconde partie du jour que l’on consacrait à la lecture de la Torah et à la récitation de supplications.
: Le peuple juif regarde vers le Haut
Le fondement de cette vision réside dans la conviction que D.ieu est à l’origine de tout événement, qu’il soit heureux ou malheureux. Lorsqu’une tragédie frappe le peuple juif, c’est vers le Créateur que leur regard doit se tourner, comme l’énonce la michna : « Tant que le peuple d’Israël tourne son regard vers le haut et assujettit son cœur à l’Eternel Qui réside dans les Cieux, il l’emporte sur l’ennemi. Sinon, il est vaincu » (Roch Hachana 29/a).
C’est là l’un des credo essentiel du judaïsme : en toute situation, il est possible de déceler la Main divine qui accompagne le peuple juif dans toutes ses pérégrinations. Comme nous le voyons dans ce Midrach (Esther Rabba 10, 11) : « L’empereur Adrien dit un jour à Rabbi Yéhochoua : ‘Louée soit la brebis qui résiste aux soixante-dix loups qui l’entourent’. Il lui répondit : ‘Loué soit son Berger, qui la sauve et la délivre de leurs griffes’ ».
Par conséquent, le fait que le peuple juif ait résisté jusqu’à ce jour aux innombrables agressions dont il fut la victime, prouve sans la moindre équivoque que « le Gardien d’Israël ne dort ni ne sommeille ». Si cette conscience doit nous animer pendant toute l’année, celle-ci doit se renforcer encore davantage pendant les périodes de jeûnes, pour que leur message nous imprègne profondément.
Tu as voilé Ta Face
Lever les yeux vers le Ciel renferme un effet double. Tout d’abord, ce regard doit mettre un terme à cette conception du monde, triviale et vulgaire, selon laquelle les bienfaits de la vie ne sont dus qu’au hasard et aux lois de la nature. Le souvenir de nos malheurs doit nous rappeler qu’aucune circonstance n’est « normale », le bien ne pouvant être que le fait de la Volonté divine.
Nous pouvons en retenir également que pendant les périodes de difficulté, seul D.ieu peut nous délivrer de nos tourments. C’est vers Lui seul que nous devons tourner notre regard, comme le rappelle la michna lorsqu’elle décrit les phénomènes douloureux qui accompagneront la venue du Machia’h : « Sur qui pouvons-nous nous reposer ? Sur notre Père Qui est au Ciel » (Sota 49/b).
D’autre part, tout malheur qui frappe le peuple ou un particulier est considéré comme un « voilement de la Face ». Ceci est à l’image d’un père qui détourne son regard de son fils, le livrant par son absence à tous les dangers de l’existence. Cette situation du « voilement de la Face » est douloureux à double titre : premièrement, parce qu’à cause d’elle, nous sommes exposés à de terribles dangers, et deuxièmement, parce qu’elle signifie que notre Père est encore en colère contre nous. Le roi David le clama dans ses Psaumes (30, 8) : « Tu as voilé Ta face, j’en étais consterné ! ».
Nous devons toutefois garder à l’esprit que ce voilement de la Face divine découle elle-même du voilement de la face de l’homme à l’égard du Créateur. Lorsqu’un homme ou une société agissent d’une façon qui laisse entendre qu’aucun œil ne nous observe depuis le Ciel, cela a pour conséquence que D.ieu agit Lui-même comme s’Il fermait Ses yeux. Et l’homme subit alors les conséquences les plus fâcheuses de son inconséquence.
Pourquoi méprises-tu notre jeûne ?
Le seul jeûne susceptible « d’émouvoir » le Saint béni soit-Il est celui décrit par le prophète : « Mais voici le jeûne que J'aime : rompre les chaînes de l'injustice, dénouer les liens de tous les jougs, renvoyer libres ceux qu'on opprime, briser enfin toute servitude. Puis encore, partager ton pain avec l'affamé, recueillir dans ta maison les malheureux sans asile. Quand tu vois un homme nu, le couvrir, ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair ! » (Isaïe 58, 7). Ce que l’on attend de l’homme en ces instants difficiles, c’est qu’il amende son comportement envers ses semblables.
Ainsi, le jeûne ne peut se suffire à lui seul. En outre, même les prières et les actes de foi resteront imparfaits, tant qu’ils ne seront pas accompagnés d’un changement d’attitude, dans la mesure où tel est le but essentiel des jeûnes. C’est seulement après avoir opéré une introspection rigoureuse, grâce à laquelle notre conduite pourra s’améliorer, que nos prières auront l’espoir d’être agréées.
C’est en ce sens que lorsqu’on demanda au prophète Zekharya, dans les premières années du Second Temple, s’il convenait encore de jeûner alors que le Temple avait déjà été reconstruit, il s’exclama : « Quand vous avez jeûné, est-ce donc pour Moi que vous avez observé ce jeûne ? Quand vous mangez et buvez, n'est-ce pas vous qui mangez, et n'est-ce pas vous qui buvez ? » (Zekharya 7, 5-6). Il est en effet évident que les jeûnes n’apportent aucun avantage à D.ieu. Leur but est uniquement que nous parvenions à supprimer les causes à l’origine de la douleur : « Rendez des jugements de vérité, pratiquez l'un envers l'autre la charité et la pitié (…) ne méditez pas dans votre cœur de méchanceté l'un contre l'autre » (ibid. 9-10).
Nous avons ainsi la conviction que le jour où nous aurons réussi à opérer tous ces changements qui s’imposent dans notre attitude, D.ieu accomplira à son tour la promesse formulée par l’entremise de son prophète : « Alors ta lumière poindra comme l'aube, ta lumière brillera au milieu des ténèbres, ta nuit sera comme le plein midi, Je te ferai dominer sur les hauteurs de la terre et jouir de l'héritage de ton aïeul Yaacov » (Ichaya ad loc.).Par Yonathan Bendennnoune,en partenariat avec Hamodia.fr