Un archéologue israélien, Yoram Haimi, s’est lancé à larecherche des traces des chambres à gaz du camp d’extermination de Sobibor. Situé en Pologne, le camp avait été détruit par les nazis après la révolte des prisonniers juifs en 1943. Afin de cacher leurs crimes, ils en avaient effacé toute trace. Mais c’était sans compter sur les témoignages des survivants et la ténacité de Yoram Haimi.
Sobibor, l’atroce camp d’extermination nazi où plus de 250 000 Juifs ont été torturés, gazés et brûlés, a été l’un des secrets les mieux gardés du régime nazi. Après l’évacuation du camp en 1943, les installations ont été détruites, les terrains ont été aplanis, des arbres ont été plantés et une charmante ferme y a été installée. Aucune trace ne devait rester pour témoigner des atrocités commises à Sobibor !

En fait, les nazis étaient si déterminés à dissimuler le camp où tant de Juifs ont été assassinés qu’ils ont réussi à faire oublier les victimes. La poignée de survivants qui s’y sont révoltés n’ont jamais été pris au sérieux. Au point que lorsque Toivi Blatt, l’un des rares survivants de Sobibor, a contacté un spécialiste de la Shoah en 1958, lui présentant un manuscrit décrivant son expérience, il s’est vu répondre qu’il avait une imagination débordante. « Je n’ai jamais entendu parler de Sobibor, et encore moins de Juifs qui s’y sont révoltés… » Ce qui autorise les révisionnistes à se servir de Sobibor comme la preuve de « l’imposture » de la Shoah. Si tant de Juifs ont été tués là-bas, pourquoi ne reste-t-il aucune trace du site ?
Yoram Haimi, un archéologue qui prépare un doctorat à l’université Ben Gourion de Béer-Chéva, a entendu parler de Sobibor lorsqu’il a découvert que ses grands-oncles et leur mère y avaient été assassinés. La famille Ben Zaquen s’était installée à Paris avant la guerre, après avoir quitté le Maroc. Grâce à la base de données du mémorial de Yad Vashem, Yoram Haimi a appris que durant l’invasion de la France par les Allemands, Yahia, Maurice et leur mère Freha Ben Zaquen avaient été internés au camp de transit de Drancy avant d’être envoyés dans le convoi 53 vers Sobibor, où ils ont été assassinés.
Il y a deux ans, espérant voir le site de la fosse commune où se trouvent les cendres des membres de sa famille, Haimi s’est donc rendu à Sobibor. Il y a trouvé un grand monument, construit dans les années 60 à partir d’un énorme tas de cendres, dans une grande forêt, avec des petites plaques écrites en quatre langues qui décrivent brièvement ce qui est arrivé en ce lieu, ainsi qu’un petit musée qui renferme peu d’informations. Déçu, Yoram Haimi a rencontré le directeur du musée, se présentant comme un archéologue israélien, et a demandé la permission de fouiller le site afin de mettre au jour les traces des chambres à gaz et de reconstituer la disposition du camp. Le directeur du musée a accepté à condition qu’il lui fournisse une autorisation officielle.
Quand la nature dévoile des fosses communes…
L’Israélien était sûr du lieu où se trouvaient des fosses communes, mais il ne savait pas où fouiller pour trouver les chambres à gaz. « Comment saviez-vous où se trouvaient les fosses communes ? », lui demande-t-on souvent. Il sort alors une photo du site en y montrant des points plus verdoyants que d’autres. « Savez-vous pourquoi l’herbe est beaucoup plus verte ? C’est parce que des restes humains ont été enterrés là ! », explique-til. Localiser les chambres à gaz est plus ardu. Yoram Haimi a tenté de récolter des informations auprès de survivants sur la structure exacte du camp. Mais leurs témoignages n’ont pas été d’une grande utilité parce qu’ils n’avaient pas été internés dans la zone des chambres à gaz. Tous ceux qui pénétraient dans le camp III, la zone d’extermination de Sobibor, étaient en effet systématiquement assassinés. Certains survivants ont certes tenté de tracer des cartes du site, mais aucune n’était semblable. Pour l’archéologue, ne restait donc que l’option de matériels plus sophistiqués, capables de localiser les chambres à gaz.
À la recherche des chambres à gaz
En 2001, un archéologue polonais, le professeur Andrzej Kola a mené des fouilles pour trouver des cendres humaines. Il a ensuite prétendu avoir découvert sept fosses communes ainsi que l’ancien bâtiment des chambres à gaz, mais il n’a jamais publié ses découvertes. Un silence qui a évidemment donné du grain à moudre aux négationnistes. Yoram Haimi, lui, a pu vérifier les cartes du professeur Kola.

Si ce dernier a bien localisé les fosses communes, où l’herbe était plus abondante, l’Israélien n’a pas été convaincu par les affirmations de son confrère polonais sur la découverte de la localisation des chambres à gaz. Après avoir reçu les autorisations nécessaires, Yoram Haimi a monté une équipe de spécialistes composée, entre autres, du Dr Philip Reeder de l’université de Floride du Sud, dont la méthode de recherche géologique allie l’utilisation de radars, de cartographie électromagnétique et de GPS. Un matériel qui leur a permis de retracer la carte du camp et de faire d’importantes découvertes qui devraient faciliter la localisation réelle des chambres à gaz. Les découvertes sur le site En octobre 2007, Yoram Haimi a entrepris des fouilles près du site présumé des chambres à gaz découvert par le professeur Kola, sous la direction du département d’archéologie de l’université Ben Gourion du Néguev et de Yad Vashem, avec la collaboration de Wojciech Mazurek du Musée de Sobibor. L’équipe a découvert des ciseaux de barbier. Selon les récits des survivants, les Allemands coupaient les cheveux des femmes avant de les assassiner. Il semble donc logique qu’une fois les femmes tondues, elles étaient toutes envoyées dans les chambres à gaz, puis jetées dans les fosses communes.
L’archéologue israélien a alors pu prouver que ce que le professeur Kola prenait pour l’emplacement des chambres à gaz n’était en réalité que les salles de tonte où de nombreuses épingles à cheveux ont été retrouvées.
Une autre découverte importante est constituée par les restes de voies de chemins de fer à l’intérieur du camp, reconstituées par Yoram Haimi et l’équipe de Wojciech Mazurek. En creusant la terre du camp, ils ont en plus découvert de nombreux objets appartenant aux victimes, dont de petites bouteilles de parfum fabriquées par la société hollandaise, Leerdam.
Des témoignages sur l’horreur…
Le nombre de victimes assassinées à Sobibor n’est toujours pas déterminé. Certains historiens parlent de 170 000, d’autres avancent le chiffre de 250 000 Juifs qui y auraient péri. Yoram Haimi pense, lui, que l’on est loin du chiffre réel. Il explique que même si les nazis ont pris soin de dresser la liste de tous les déportés vers ce camp en train, des milliers de Juifs y ont été menés par camion, par charrette, ou encore à pied.

Le survivant Toivi Blatt raconte ainsi la façon dont des trains entiers de Juifs hollandais ont été exterminés : « Les victimes étaient menées dans un entrepôt où le Scharfuehrer SS Herman Mitchell leur souhaitait calmement mais fermement la bienvenue. Il s’excusait poliment pour les désagréments du voyage et la difficulté de leur donner un toit et un lit pour qu’ils puissent se reposer décemment. Il leur expliquait d’abord que, pour des raisons strictement sanitaires, ils devaient prendre une douche et être désinfectés. Plus tard, leur assurait-il, les personnes en forme travailleraient, seraient payées et vivraient avec leur famille jusqu’à ce que les Allemands gagnent la guerre. Le discours mielleux du très maniéré SS faisait son effet ».
Et Toivi Blatt de poursuivre : « Les femmes et les enfants étaient amenés les premiers, déshabillés et conduits à travers la petite allée entre les barbelés à l’intérieur de trois baraquements à 100 mètres. Là, un groupe de prisonniers, ironiquement appelés les “ barbiers ” par les nazis, les attendaient pour leur couper les cheveux. C’était rapidement fait, en quelques coups de ciseaux. Les jeunes filles les suppliaient parfois de ne pas leur couper les cheveux trop court, certaines qu’elles allaient seulement “prendre une douche”… Un Allemand se tenait au milieu de la pièce, un fouet à la main, surveillant tout et s’assurant que les barbiers ne parlent pas aux victimes. Ce n’était pas nécessaire ! Les pauvres victimes ne les auraient jamais crus. Les ayant dépouillées de tous leurs biens, jusqu’à leurs cheveux, les nazis s’apprêtaient à leur arracher leur vie. Les chambres à gaz se trouvaient à peine à quelques pas de là… Marchant innocemment vers leurs portes grandes ouvertes, les victimes étaient brutalement prises en charge par les unités des chambres à gaz. Le SS Bauer et un Ukrainien du nom d’Emil mettaient les moteurs en marche et aussitôt un horrible et énorme cri se faisait entendre ! Au début, les hurlements étaient forts et spontanés. Cinq minutes plus tard, ils commençaient à baisser pour disparaître dans un silence assourdissant… Au même moment, dix autres convois étaient en route vers l’entrepôt pour entendre le même discours et ils entendaient certainement les hurlements qui s’élevaient des chambres à gaz. Mais mêlés aux grondements des machines et étouffés par les murs épais des chambres de la mort, ils ressemblaient de loin au bruit du tonnerre… Seuls les prisonniers, terrifiés par l’horreur, connaissaient la vérité ».
Une terreur quotidienne
À Sobibor, survivaient en effet également 800 travailleurs forcés, qui vivaient dans une peur permanente. Les gardes SS et ukrainiens faisaient marcher les prisonniers en colonnes, les forçant à entonner des chants militaires tout au long du trajet. Un prisonnier pouvait être battu ou fouetté s’il ne marchait pas en cadence.
Parfois, durant l’appel qui avait lieu à la fin de la journée de travail, les prisonniers devaient dresser le rapport des punitions méritées durant la journée. Pendant qu’on les fouettait, ils étaient forcés de compter à haute voix le nombre de coups de fouet infligés. S’ils ne criaient pas assez fort ou s’ils manquaient un coup de fouet, la punition recommençait et ils pouvaient même être battus à mort.
Bien que certaines règles générales dussent être suivies pour survivre, personne n’était à l’abri de la cruauté des SS, qui frappaient à l’improviste. Par ailleurs, les survivants se rappellent encore avec terreur du chien du Scharfuehrer Paul Groth, appelé Barry. À l’entrée de la rampe d’accès du camp ainsi que dans le camp, Groth pouvait envoyer son chien sur un prisonnier pour qu’il le réduise en charpie.
La grande révolte !
En juillet 1943, les ouvriers de l’unité forestière chargés de couper du bois de chauffage et des branches pour camoufler les barrières (en cas de raids aériens) se révoltèrent. Huit prisonniers tentèrent de s’échapper et tous les autres furent fusillés. Trois mois plus tard, les 700 Juifs prisonniers de Sobibor organisèrent un soulèvement.

À cette occasion, 300 d’entre eux parvinrent à s’échapper, d’après les calculs de certains historiens. Seuls 48 d’entre eux, cependant, ont survécu à la Shoah. Après la révolte, les Allemands décidèrent de démanteler le camp d’extermination et de ne laisser aucune preuve de son existence. Ils ont donc brûlé les structures du camp avant de recouvrir le site de terre et d’y planter des arbres.
Qu’était-ce en réalité que Sobibor… ?
Construit près d’un petit village du même nom dans la région Est du district de Lublin, le camp d’extermination de Sobibor est l’un des trois camps qui a fonctionné dans le cadre de l’« Aktion Reinhard », avec Belzec et Treblinka. Il a été construit dans le but d’exterminer tous les Juifs qui vivaient dans la région du gouvernement général de la Pologne. Les exterminations y ont eu lieu d’avril 1942 à octobre 1943. Le sort réservé aux nouveaux arrivants variait selon leur origine : les Juifs de Pologne, qui connaissaient la véritable fonction de Sobibor, subissaient un traitement particulièrement rude. Ceux qui survivaient aux terribles conditions du voyage en wagons à bestiaux en étaient sortis de force par les SS. Beaucoup furent tués sur place pour avoir fait preuve de la moindre velléité de résistance.
Les Juifs d’Europe de l’Ouest sortaient quant à eux du train généralement vêtus de leurs plus beaux habits… Les Allemands avaient en effet réussi à leur faire croire qu’ils allaient être réinstallés dans l’Est. Et pour que la mascarade soit complète, une fois arrivés à Sobibor, les SS proposaient aux prisonniers de les aider à descendre du train, habillés d’uniformes bleus, distribuant des « tickets de réclamation » pour leurs bagages. Et il arrivait même que certains de ces innocents donnent des pourboires à ces « porteurs »… Les Juifs étaient alors emmenés au Camp 2, que les Allemands leur présentaient comme un camp de transit. Après le discours d’accueil, ils devaient se déshabiller et remettre tous leurs objets de valeur.
Ils étaient ensuite conduits sur la « Route du ciel », un sentier qui menait à un complexe de six chambres à gaz, où l’on assassinait entre 1 200 et 1 300 Juifs d’un seul coup. Rénover le site de Sobibor Si Yoram Haimi a débuté le projet de Sobibor dans le cadre de son doctorat, il se sent maintenant investi d’une mission, celle de révéler toutes les atrocités de la période la plus noire de l’histoire juive. Mais tant qu’il n’aura pas trouvé la preuve irréfutable de la présence du camp d’extermination de Sobibor, il préfère ne publier aucune information. « Publier des découvertes qui ne sont pas sûres à 100 % ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des négationnistes », explique-t-il. Une prudence qui l’oblige à « prendre sur lui » lorsqu’il est assailli de courriels de ces mêmes négationnistes qui ironisent sur la lenteur des recherches.
À terme, il prévoit d’installer un centre d’étude sur le site ainsi qu’un grand musée qui expliquera aux visiteurs les atrocités commises dans le camp. Qui va financer ces projets ? « J’ai un avocat qui travaille en France pour retrouver les biens de mes oncles assassinés, explique l’archéologue. Une fois qu’il aura récupéré l’argent, il sera investi entièrement dans le projet de Sobibor. Pour que les gens sachent et comprennent ce qui s’est passé durant la Shoah ».
Yéhouda Marks,en partenariat avec Hamodia.fr

