Avec le Bon Marché, le Printemps ou le BHV, les Galeries Lafayette font partie de l’imaginaire de la mode à la française, de la sophistication parisienne de la Belle Epoque.
Les noms des fondateurs de ces grands magasins nous sont souvent méconnus : Shoshana-Rose Marzel, docteure à l’Université hébraïque de Jérusalem, revient sur l’histoire de Théophile Bader, co-fondateur des Galeries, dans un article pour la revue scientifique Archives juives.
Né en Alsace en 1864, il est envoyé à Paris dès ses 14 ans, pour travailler dans la confection, emploi courant des juifs à l’époque.
Il s’associe en 1893 avec son cousin Alphonse Kahn pour fonder une petite mercerie rue Lafayette, alors nommée « Les Galeries ». Sa situation géographie est idéale, attirant les flâneurs, les spectateurs de l’Opéra, mais aussi les provinciaux en raison de sa proximité de la gare Saint-Lazare. Marzel note également l’intelligence des cousins qui se sont immédiatement consacrés à la mode féminine, secteur porteur et touchant toutes les classes sociales.
Trois ans après l’ouverture, ils rachètent l’immeuble entier, puis s’étendent sur le boulevard Haussmann, devenant « Les Galeries Lafayette » et le dernier grand magasin parisien. « Ne vendre que du bon, le meilleur marché possible » en est la devise : il s’agit de combiner l’élégance et des petits prix, notamment en s’inspirant des belles tenues repérées à l’Opéra tout proche. Il lance également un service de vente par correspondance.
« En démocratisant la mode, Théophile Bader s’inscrit dans la lignée de ces pionniers du commerce de masse, qui ont su exploiter les nouvelles conditions de vie des XIXe et XXe siècles – démographie en hausse, urbanisme, transports en commun, communications – pour affermir la société de consommation en transformant les modalités d’achat », explique Marzel.
L’expansion des années 20, puis la chute en 1940
L’architecture si particulière que nous connaissons aujourd’hui, dans un style art déco et à la coupole en vitraux, est l’œuvre de Ferdinand Chanut, qui effectuera des travaux entre 1910 et 1912. « Pôle d’attraction de l’extérieur, la mise en scène quasi théâtrale des Galeries Lafayette métamorphose l’endroit en lieu de féerie et de rêve dès que l’on y pénètre ».
Tout au long des années 1920, Théophile Bader ouvre d’autres magasins, en France et à l’étranger, mais doit rapidement faire face à la crise économique. Jamais à court d’idées, il lance alors la chaîne de magasins Monoprix, au concept opposé à celui des Galeries – l’équivalent du Cofix israélien, un seul prix. En 1939, 23 Monoprix sont répartis sur le territoire français.
Il est également philanthrope, mécène, et prend soin de ses employés : créant une crèche pour les enfants des salariées, puis une caisse d’assurance, Bader est dans la lignée du paternalisme que l’on retrouve chez Fourier ou Godin avec leur phalanstère (cité ouvrière).
Shoshana-Rose Marzel note également la fidélité à la religion de Bader : « Juif assimilé, Théophile Bader n’a pas tourné le dos à ses origines. Il épouse Jeanne Bloch à la synagogue, respecte toutes les fêtes traditionnelles, en famille comme à la synagogue, et, sans être pratiquant, soutient largement nombre d’œuvres juives ».
Mais la guerre approche et sonne le glas de la richesse de Théophile Bader : les Galeries Lafayette sont « aryanisées », et les administrateurs contraints de démissionner, ainsi que 129 employés juifs. Les familles Bader, Meyer et Heilbronn, qui dirigeaient le magasin, sont dépossédées de leurs biens, et le groupe passe sous la direction suisse.
Théophile Bader décède en 1942, paralysé et spolié : il ne verra pas le retour de Meyer qui, en 1944, parvient à reprendre le magasin des mains du Suisse Aubert et de l’industriel français Harlachol, qui étaient protégés par les Allemands.
Aujourd’hui, le groupe Galeries Lafayette est dirigé par Nicolas Houzé, descendant de Théophile Bader : c’est le dernier grand magasin français demeuré dans la famille de son fondateur.